
Toutes les fois que j'accompagne un groupe germanophone à la "Baouma Traouchada", théâtre de maintes cultes clandestins après la récocation de l'Edit de Nantes, donc au cours du 18e siècle, j'en profite pour leur réciter un poême d'un poète suisse du 19e siècle qui permet un regard fort touchant sur ce passé huguenot. Or, ayant reçu une esquisse de traduction française, j'ai eu le courage de la "poncer" un peu pour vous faire connaître cette oeuvre extraordinaire. Vous la trouverez ci-après, sensiblement améliorée par une session téléphonique avec notre chère amie Lileine Koch (Munster):
Conrad Ferdinand Meyer (1825 - 1898)
Les pieds dans la braise
L'éclair fuse.
Dans la lumière blafarde se dresse une tour.
Le tonnerre gronde. Un cavalier se bat avec sa monture.
Il descend, il frappe bruyamment à la porte.
Son manteau vole au vent. Il retient sa bête apeurée aux rênes.
Une étroite fenêtre grillagée scintille comme une pièce d'or -
et voici qu'un gentilhomme ouvre la porte grinçante...
- « Je suis un serviteur du roi, en mission pour Nîmes.
- Hébergez-moi ! Vous connaissez l’habit du roi ! »
« Nous sommes en pleine tempête. Tu es mon hôte.
Ton habit, qu'importe ! Entre, réchauffe-toi !
Je prends soin de ta monture. »
Le cavalier pénètre dans une sombre galerie d'ancêtres,
faiblement éclairée par les flammes d'une vaste cheminée.
À la lumière capricieuse de leurs reflets
- ici un huguenot menace dans son armure,
là une femme, une femme noble et fière dans son brun portrait d'ancêtre.
Le cavalier se jette dans le fauteuil face au foyer
et contemple fixement les flammes vives. Il rumine -
impossible de détourner son regard.
Lentement, son poil se hérisse.
Pardi, il la connaît, la cheminée !
Il la connaît, la salle...
La flamme siffle. Dans les braises, deux pieds se convulsent...
La vieille servante dressa la table sur du lin d'un blanc éclatant.
La fille du gentilhomme l'assista. Le garçon porta la cruche à vin.
Les yeux des enfants se dirigèrent, terrifiés, sur le hôte, et, horrifiés, sur l'âtre.
La flamme siffle. Dans les braises, deux pieds se convulsent...
Parbleu ! Le même blason ! Cette même salle !
Il y a trois ans. Une chasse aux huguenots...
Une femme élégante et fine, obstinée...
« Où est le gentilhomme ? Dis-moi ! »
Elle ne dit mot. « Avoue, pardi ! » Elle ne dit mot.
« Livre-le ! » Elle ne dit mot.
J'enrage. Quel orgueil ! Je traîne la créature...
Je lui saisis les pieds nus et je les enfonce au beau milieu des braises.
« Livre-le ! » Elle ne dit mot. Elle se tord...
La flamme siffle. Dans les braises, deux pieds se convulsent...
N'as-tu pas vu les armoiries sur le portail ?
Qui t'a dit de te loger ici, idiot ?
S'il ne lui reste qu'une dernière goutte de sang, il t'égorgera...
Le gentilhomme entre. « Tu rêves. A table, l'invité... »
Et les voici, assis, les trois dans leurs habits noirs. Et lui.
Mais aucun des enfants ne prononce les bénédicités.
Ils regardent l'étranger, les yeux grands ouverts, horrifiés.
Il remplit son gobelet - qui déborde, le vide d'un coup.Il se lève d'un bond :
« Sire, à présent, montrez-moi mon lit. Je suis crevé ! »
Un serviteur le précède avec une lumière,
mais sur le seuil il jette un regard en arrière et il voit le fils
qui chuchote à l'oreille du père.
En chancelant il suit le serviteur jusqu'à la chambre de la tour.
Il verrouille la porte. Il contrôle ses armes, le pistolet, l'épée.
La tempête hurle. Le sol tremble. Le plafond gémit.
L'escalier craque. Un pas ne résonne-t-il pas ici ?
Ne marche-t-on pas furtivement là-bas ?
L'ouïe le trompe, minuit passe.
Ses paupières sont de plomb. Il s'effondre sur son lit. Il s'assoupit.
Dehors, des trombes de pluie déferlent.
Il rêve. « Avoue ! » Elle ne dit mot.
« Livre-le ! » Elle ne dit mot.
Il traîne la femme. Dans les braises, deux pieds se convulsent...
Une mer de feu jaillit, bouillonne et le dévore...
Réveille-toi ! Debout ! Tu devrais être parti depuis longtemps. Il fait jour !
Entré dans la chambre par la porte sécrète, le châtelain se tient devant son lit -
tout grisonnant, lui qui, la veille, portait encore des cheveux bouclés d'un chatain foncé.
Ils galopent à travers le bois. Pas un air qui bouge, aujourd'hui.
Des débris de branches entravent le chemin.
Les premiers oiseaux chantent, encore à moitié dans les rêves.
Des nuages paisibles glissent dans l'air pur
comme des anges qui retournent d'une veille.
Les mottes sombres exhalent une puissante odeur de terre.
La plaine s'ouvre. Dans le champ passe une charrue.
Le cavalier l'étie du coin de l'oeil :
« Sire, vous êtes un homme intélligent et très avisé.
Et vous savez que j'appartiens au plus grand roi.
Allez, bonne route, à ne plus jamais se revoir ! »
Et l'autre dit : « En effet. Tu le dis ! Au plus grand roi !
Aujourd'hui, mon service pour lui fut des plus durs.
Tu as assassiné ma femme de manière diabolique. Et tu vis.
A moi la vengeance, dit l'Eternel. »
(vous trouverez la version originale sur les pages allemandes)

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